Industrie dans la Loire : les enseignements du GoFab 2026 pour les TPE et PME
Marlène Bourg · 14 octobre 2026 · 9 min de lecture

Le 13 octobre 2026, j’étais à la conférence inaugurale du salon GoFab, consacrée à « Industrie du futur et souveraineté industrielle, enjeux et opportunités dans les filières stratégiques ». Quatre intervenants ont partagé l’état de filières d’excellence françaises : l’aéronautique et le spatial, le nucléaire et la défense.
Cadences à tenir, financements à trouver, compétences à former. Et une question qui revenait sous plusieurs formes : comment valoriser son savoir-faire, répondre aux exigences de ces filières et financer la croissance ?
Voici ce que j’en retiens, et ce que ça change pour une TPE ou une PME industrielle de la Loire qui souhaite intégrer ces filières.

Les intervenants de la conférence inaugurale
- Irène Breuil, présidente de la CCI, délégation de Saint-Étienne, et vice-présidente de la CCI Lyon Métropole Saint-Étienne Roanne. Elle est intervenue avant la table ronde.
- Thierry Quillet, directeur général adjoint du GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), pour l’aéronautique et le spatial.
- Julien Patural, président de SBS Forge à Boën-sur-Lignon, dans la Loire, pour le nucléaire. Il est en lien avec le GIFEN (Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire) à travers les actions de la filière, notamment le Programme Excellence Opérationnelle Nucléaire (PEON).
- Guilhem de Marliave, CEO et cofondateur d’Elistair, vice-président du cluster EDEN pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, pour la défense et la sécurité.
- René Du Lac, directeur des marchés entreprises, immobilier et transitions du Crédit Agricole, pour le financement.
Ce que la conférence a posé sur la table

En ouverture, Irène Breuil a rappelé que l’industrie locale traverse plusieurs mutations en même temps : la digitalisation, l’intelligence artificielle et la transmission d’entreprises.
Ces mutations touchent les filières dites souveraines, et pas seulement les grands groupes. Julien Patural a indiqué qu’on ne trouve aucun département français sans industriel du nucléaire. Les entreprises du territoire sont donc concernées, même quand elles ne se pensent pas « nucléaire » ou « défense ».
Cinq enseignements à retenir

1. La souveraineté se joue dans la chaîne d’approvisionnement
Guilhem de Marliave a décrit des chaînes à reconstruire après une phase de mondialisation très poussée. Thierry Quillet a ajouté les dépendances sur les composants : métaux rares, semi-conducteurs, aimants. À mon sens, un savoir-faire fabriqué en France, dans la Loire, redevient un argument d’achat, à condition que l’acheteur le sache.
2. Produire vite et en quantité compte autant que la performance
Thierry Quillet a cité 870 avions produits par Airbus cette année, avec un rythme proche de 1 000 par an au second semestre. Côté défense, Guilhem de Marliave a expliqué que la capacité à produire à l’échelle pèse désormais presque autant que la performance du produit. Quand la cadence monte, le maillon le plus lent fixe le rythme de tous les autres.
3. Le temps de l’industrie n’est plus celui de la commande
Former un technicien prend deux à trois ans. Financer un outil de production, des années. René Du Lac a insisté sur ce décalage : un budget de l’État peut changer de priorité bien plus vite.
Exemple : un fabricant signe un gros marché et reçoit un acompte de 30 à 40 %. Pour financer le reste, il doit fournir une garantie bancaire, par exemple de 10 à 15 millions d’euros. Si ses fonds propres sont de 3 millions d’euros, la banque ne fournira pas la garantie.
4. L’IA vient après l’organisation
Julien Patural l’a dit simplement : avant d’installer l’IA dans un processus, il faut s’assurer que le processus est intelligent. La première transformation est organisationnelle et humaine : simplifier les flux, clarifier les métiers, standardiser les méthodes. Viennent ensuite la maintenance prédictive, l’automatisation, la robotisation ou l’intelligence artificielle.
Thierry Quillet a qualifié la cybersécurité d’urgence : une attaque peut bloquer toute une chaîne de sous-traitants.
5. Intégrer la filière est long, mais ça vaut le coup
Thierry Quillet l’a rappelé : certifications, culture des petites séries, exigences de qualité et de sécurité. Passer de l’automobile à l’aéronautique ne se fait pas parce qu’on a la bonne machine. Julien Patural a ajouté que le nucléaire demande de s’inscrire dans la durée. Le conseil de Guilhem de Marliave : commencer petit, prendre le temps de créer la confiance.

Ne pas tout miser sur la commande de l’État
Les budgets bougent, l’outil de production lui non
René Du Lac a prévenu : la commande de l’État reste possible, à condition que l’État boucle son budget et ne réalloue pas ses ressources ailleurs. Ni lui ni un grand donneur d’ordre ne peut promettre quatre ans de commandes fermes.
Une entreprise qui a investi lourdement dans son outil de fabrication peut donc se retrouver dépourvue si les budgets changent au bout de deux ou trois ans. Les banques, elles, attendent des fonds propres suffisants.
Pistes évoquées : renforcer le capital, l’ouvrir à des fonds qui investissent sur le long terme, se regrouper, ou partager le risque entre banques.
Adresser plusieurs marchés, dont l’export
Se positionner sur les commandes publiques reste utile : cela rend l’entreprise plus solide. Mais ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier suppose de viser aussi des marchés hors commande de l’État.
Guilhem de Marliave a rappelé que le marché français ne portera pas l’essentiel de la croissance de demain : il faut accompagner les PME vers l’export, en Europe et au-delà. Il a aussi souligné que la Direction générale de l’armement (DGA) valorise de plus en plus les entreprises qui ont un pied dans le civil et un pied dans la défense. C’est un gage de stabilité qui rassure aussi les financeurs.
Elistair, dont il est cofondateur, l’illustre : la défense représente aujourd’hui un peu plus de la moitié de son activité, alors que l’entreprise n’y était pas à l’origine, et elle réalise environ 90 % de son chiffre d’affaires à l’export. Thierry Quillet le confirme, pour beaucoup d’entreprises, une partie de la croissance se fait désormais hors du territoire (étude Banque de France 2025).
Être lisible : segmenter, se montrer, valoriser son offre
Choisir ses marchés, savoir à qui s’adresser, se rendre visible auprès de chacun : tout cela relève de la stratégie marketing et commerciale. Thierry Quillet reçoit souvent la question « comment devenir fournisseur d’un grand donneur d’ordre ? ». Sa réponse commence par là : se faire connaître et valoriser son offre, sa technologie, son financement, sa compétitivité.






Une fois la porte ouverte, la fidélité de ces filières protège. Mais même si elles protègent, elles ne peuvent pas garantir un carnet de commandes sur 10 ans. Raison de plus pour ne pas rester dépendant d’un seul marché.
Compétences et transmission : deux sujets qui se rejoignent
Julien Patural a cité plus de 100 000 recrutements prévus en dix ans dans le nucléaire, dont les deux tiers de techniciens, ingénieurs… Dans la salle, Jacques Fayolle, directeur de l’École des mines de Saint-Étienne, s’interroge sur la formation de ces ingénieurs.
Car même si les salaires sont plus élevés dans ces filières que dans le reste de l’industrie, la compétition est devenue internationale. Comment attirer et surtout garder nos talents dans ce contexte ?
Management, valeurs d’entreprise et sens sont aussi des enjeux d’attractivité de ces filières d’excellence.
Pourquoi un système commercial solide fait partie de la compétitivité
Les intervenants ont parlé d’excellence opérationnelle, de qualité des recrutements, de coût de fabrication, de financement et de compétitivité.
La compétitivité repose sur deux grands leviers :
- La compétitivité-prix : proposer un prix plus attractif que ses concurrents, à qualité équivalente.
- La compétitivité hors prix : se différencier par la qualité, l’innovation, l’image de marque, les services, les délais de livraison ou l’adaptation aux besoins des clients.
Une entreprise française aura toujours plus d’intérêt à se positionner d’abord sur la compétitivité hors prix.
Pour répondre à cet enjeu, le GIFAS lançait en août 2025 la formation Business Excellence. Son intérêt est double : aider les acheteurs à mieux évaluer la valeur globale des offres et à faciliter la contractualisation ; permettre aux vendeurs de se différencier en valorisant leur produit ou service sur l’ensemble de son cycle de vie : livraison à l’heure, qualité, réactivité, pas seulement la technologie.
Cet enjeu de valorisation de l’offre concerne toutes les entreprises de tous les secteurs d’activité. Un sujet que j’aborde très souvent avec les dirigeants de la Loire que j’accompagne, notamment à travers le travail de positionnement stratégique.
On peut même faire le lien avec les enjeux de transmission que vont rencontrer les dirigeants ligériens dans les 10 prochaines années. Les entreprises les plus faciles à vendre seront celles qui seront les plus facilement transmissibles.
Rendre son entreprise transmissible se prépare, de préférence tôt, comme le recommandaient les experts invités à la soirée « Transmission d’entreprise : un enjeu de souveraineté économique pour notre territoire » du mardi 6 octobre 2026, au siège du Crédit Agricole Loire Haute-Loire à Saint-Étienne.
Et dans les critères de choix, la compétitivité de l’entreprise sur son marché devient un élément prépondérant.
Un repreneur, un associé ou un investisseur regarde si les clients, les contrats et la façon de gagner des affaires reposent sur un socle fiable.
Cinq questions à vous poser cette semaine
- Qui sont mes dix meilleurs clients, et comment m’ont-ils trouvé ?
- Quelle part de mon chiffre d’affaires dépend d’un seul client ou d’une seule commande publique ?
- Quels autres marchés, en France ou à l’export, pourraient utiliser le même outil de production ?
- Un acheteur saurait-il en cinq minutes ce que je fais mieux que mes concurrents : délais, qualité, réactivité ?
- Si je transmettais mon entreprise dans deux ans, qu’est-ce qui prouverait que les clients restent ?
Questions fréquentes
Quels sont les principaux enseignements de la conférence inaugurale du GoFab 2026 ?
Cinq idées reviennent : la souveraineté passe par la chaîne d’approvisionnement, la capacité à produire à l’échelle est décisive, le financement et la formation demandent du temps long, l’IA suppose d’abord une organisation claire, et entrer dans ces filières est long mais durable.
Que change cette actualité pour une TPE industrielle de la Loire ?
Les filières aéronautique, nucléaire et défense ont besoin de sous-traitants. Une TPE locale peut y trouver des débouchés, à condition d’être identifiable, de valoriser ses performances et de s’inscrire dans la durée.
Pourquoi ne pas dépendre uniquement des commandes de l’État ?
Parce que les budgets peuvent changer en deux ou trois ans alors que l’outil de production, lui, est déjà investi. Viser d’autres marchés, dont l’export, et se rendre lisible auprès de chacun réduit ce risque.
Par où commencer pour approcher ces marchés ?
Les intervenants recommandent de commencer petit, de passer les certifications nécessaires, de se faire connaître des bons interlocuteurs et de construire la confiance dans la durée.
Pourquoi le système commercial pèse-t-il dans la transmission d’une entreprise ?
Parce qu’un repreneur évalue la solidité des clients et la capacité de l’entreprise à gagner des affaires sans dépendre d’une seule personne. C’est une analyse de Marlène Bourg, pas une donnée issue de la conférence.
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Sources : conférence inaugurale du salon GoFab, « Industrie du futur et souveraineté industrielle, enjeux et opportunités dans les filières stratégiques », 13 octobre 2026 ; fonctions des intervenants d’après leurs profils LinkedIn ; étude Banque de France 2025 citée en séance.